www.chimai.comThis Week's Special 13/02/2006

PASOLINI - MORRICONE
Une collaboration fidèle et infidèle de 10 ans, et au-delà...


par Patrick Bouster

Version française originale - Go to English translation

Article écrit pour le Centre culturel Franco-Italien de Nantes à l'occasion du cycle Pasolini 30 ans après, décembre 2005-janvier 2006, exposé lors de la séance de projection du 1er décembre 2005.
Chronologie des titres
1966 Uccellacci e uccellini Des oiseaux petits et gros
1966 Le Streghe (épisode "La terra vista dalla luna") Les sorcières
1968 Teorema Théorème
1968 Appunti per un film sull'India (documentaire)
1969 Amore e rabbia (film collectif)
1970 Il Decameron Le décaméron (supervision musicale)
1971 I Racconti di Canterbury Les contes de Canterbury (supervision musicale)
1974 Il Fiore delle mille e una notte Le conte des mille et une nuits
1975 Salò o le 120 giornate di Sodoma Salò ou les 120 jours de Sodome
1968-75 Oeuvres de concert et diverses (5)
1995 Pasolini, un delitto italiano Pasolini, mort d'un poète (hommage)
 


La collaboration Sergio Leone-Ennio Morricone est loin d'être la seule à avoir été fructueuse et fidèle: outre celles avec Bertolucci, Bolognini, Montaldo, Patroni Griffi, Pontecorvo, Faenza, Verneuil, Negrin, et bien sûr Tornatore, il y a celle, particulière, avec Pasolini.
Cette collaboration ne porte réellement que sur 5 films, mais auxquels il faut ajouter des apports sur 2 autres films, 4 oeuvres de concert avec textes et une composition pour un film hommage en 1995, soit un total de 12 oeuvres "en commun".
Pasolini, né le 5 mars 1922 à Bologna, est l'aîné de Morricone (né lui le 10 novembre 1928 à Roma). Ils sont de cette génération qui a connu tôt la 2e guerre mondiale, le colonialisme et son retrait, les luttes sociales d'après guerre, ce qui éclaire leurs engagements. Pasolini a rencontré Ennio Morricone en 1965 au début de la carrière du compositeur pour le cinéma, entamée en 1961. Les succès étaient déjà là avec des films à base de chansons populaires des années 60 (artistes de la RCA comme Gianni Morandi, dans la suite logique de ses très nombreux arrangements quelques années plus tôt), les tout premiers westerns italiens.
Mais Morricone expérimentait déjà beaucoup et rencontrait des réalisateurs confirmés ou prometteurs. Pour lui, ce cinéma d'auteur l'a toujours accompagné comme un besoin de se ressourcer à côté des productions commerciales de westerns, puis de thrillers (le genre "giallo"), de films importants et très "chargés" comme ceux de Bolognini...
Collaborer à des films politiques de Bellocchio, Bertolucci et autres lui apportait donc une respiration et une authenticité dont il avait besoin. Le travail pour Pasolini découle également de cette logique "engagée" au sens politique et artistique, sans bien entendu, partager toutes ses idées et surtout ses modes de vie.

Uccellacci e uccellini
La même année que Pontecorvo pour La battaglia di Algeri, Pasolini fait appel pour la première fois à Ennio Morricone, pour Uccellacci e uccellini, un film avec Totò et Ninetto Davoli, acteur fétiche de Pasolini.
Ennio Morricone encore jeune (37 ans), est malléable et Pasolini tire le compositeur vers son univers et non le contraire. Pasolini, qui tenait à mettre du Mozart dans ses films, a obtenu non seulement de Morricone d'intégrer un air de La flûte enchantée, mais lui a fait arranger cet air pour violon solo, et ocarina solo. Déjà réticent sur cette méthode, il accepte néanmoins, d'autres musiques originales étant à composer pour le film.
Compte tenu du budget musique et des exigences de ce cinéma dépouillé, il s'agit de musiques minimalistes. Pour illustrer les pérégrinations des deux personnages, des instruments solo le plus souvent: violon, mandoline, petit orchestre de cordes, flûte ou ocarina solo. Un morceau twist inévitable provenant d'un juke-box est le seul élément contemporain. Les interventions des solos n'illustrent pas, ils entrent dans le propos de Pasolini; ils font corps avec lui.
Seules les chansons pour les génériques de début et fin sont baroques, qui sont purement et simplement les génériques chantés par Domenico Modugno (1), faisant bien sentir la fable qui va suivre. Le générique du début est un morceau délirant où chaque citation des noms des collaborateurs du film est accompagnée par une orchestration différente. Evidemment, le nom du compositeur est suivi d'un éclat de rire!

Le streghe
L'année suivante, Pasolini signe un épisode de Les sorcières, film dit "à sketchs", dont les 5 autres signés par Visconti, Bolognini, De Sica, F. Rossi, sont mis en musique par Piero Piccioni (décédé en 2004).
Il met en scène la grande Silvana Mangano et utilise Ennio Morricone dans l'esprit des morceaux minimalistes à la mandoline de Uccellacci: les Bagatelle figurant sur le CD compilation Pasolini. C'est un ton très proche, celui de la fable, avec, aux côtes de 2 mandolines, des interventions sporadiques d'une trompette et de cordes. Donc très loin de l'univers d'Ennio Morricone en 1967 qui illustre, entre autres: Matchless de Lattuada, des westerns comme Navajo Joe de S. Corbucci, The rover de Terence Young, et le monumental Il buono, il brutto e il cattivo (Le bon, la brute et le truand), de S. Leone, impressionnant en moyens utilisés.
Là encore, Ennio Morricone se plie à la manière de Pasolini et ne fait que traduire en orchestration minimale, l'esprit du poète. Les thèmes, très simples, ne sont ici pas intéressants: ils sont passe-partout. Seule la couleur de tel et tel instrument isolé et le style de "conte" qui lui est imprimé, importe. La musique est délicate ou se situe dans l'anecdote, la ponctuation.

Teorema
Deux ans après, en 1968, Théorème met en scène une famille irrésistiblement attirée par un inconnu qui débarque chez eux. Il les "côtoie" de façon dérangeante et déstructurante pour tous les membres sans exception.
Deux genres opposés coexistent dans la bande originale: de la musique contemporaine et des "twists" du style de l'époque. La musique contemporaine est dodécaphonique, très difficile d'accès, pour illustrer le trouble psychologique qui s'installe chez les membres de la famille. Pasolini a toujours voulu insérer du Mozart dans ses bandes originales, y compris avec Morricone (comme Pontecorvo avec Bach). Le compositeur a accepté une seule concession: une très courte citation du requiem de Mozart dans le morceau titré Teorema. Les morceaux de danse sont très banals par définition et l'ensemble de la musique est peu abordable. La quantité est réduite: une face de 33 tours publié à l'époque (2), qui ne contient pas le générique car il n'est pas de sa main.
Mais Ennio Morricone n'a plus beaucoup de temps. En 1968, il fait C'era una volta il West (Il était une fois dans l'ouest) de S. Leone, Le clan des Siciliens, Il grande silenzio (Le grand silence), La tenda rossa, Metti una sera a cena (Disons un soir à diner), Un bellissimo novembre (Ce merveilleux automne), entre autres...

Appunti per un film sull'india
Présenté comme un "film qui a à se faire" mais jamais réalisé, produit par la RAI, il a été tourné dans les Etats de Maharashtra, de Uttar Pradesh, de Rajastan et à New Delhi. Sur des images de pauvreté et accompagnées par la voix de Pasolini, il traite de l'avènement d'une conscience politique libérée du colonialisme. Longtemps absent de la filmographie de Morricone - ce qui n'est guère étonnant pour un documentaire de 34 mn. en noir et blanc - il utilise un seul morceau, sobre : flûte à bec et clavecin, au style ancien (2'19). La 29° Mostra de Venezia l'a montré pour la première fois en août 68. Il s'achève sur ces mots de Pasolini : "Un occidentale che va in India ha tutto, ma non dà niente. L'india, invece, non ha nulla, in realtà dà tutto." (3)

Amore e rabbia
Ce film est de différents metteurs en scène: Bellochio, Tattoli, Lizzani, Godard, Bertolucci, et Pasolini, qui réutilise un thème de Teorema.

Il Decameron - I racconti di Canterbury
Après une interruption de leur collaboration pendant quelques années, celle-ci reprend à partir de 1971 pour La trilogie de la vie: Le Décameron, Les contes de Canterbury et Les mille et une nuits. Pour les deux premiers films, d'époque moyenâgeuse, Ennio Morricone ne fait que "superviser" la musique, c'est-à-dire conseiller sur les morceaux à sélectionner.
Depuis quelques années, on peut dire par euphémisme, qu'il est très occupé! Il est énormément demandé en Italie pour du cinéma politique, mafia, comique ou sentimental et une période française s'était ouverte à partir de 1968 avec Le clan des Siciliens (qui continue notamment avec Le casse, Peur sur la ville, du même Verneuil, Le trio infernal, premier film de Francis Girod,...). Le choix de musiques existantes et donc "authentiques" plaît à l'auteur Pasolini et un seul morceau de 33 secondes n'est disponible (Allison pour Les contes de Canterbury) à la guitare et sifflement, sans doute enregistré à la va-vite, avec la musique d'un autre film.

Il fiore di mille e una notte
La composition reprend en 1974 avec Les contes des Mille et une nuits, très belle adaptation sans budget énorme. Pasolini insère du Mozart: des morceaux de cordes pour le festin du début. Ennio Morricone travaille sur 3 axes: Aziza, le jeune homme qui voyage et connaît des épisodes vus à l'écran, Dunja, la jeune fille croisée par Aziza, et des motifs à l'orgue qui illustrent la part du rêve-cauchemar.
Le premier thème correspond aux pérégrinations d'Aziza, on sent la progression, par les scansions de harpe sur fond de cordes. Pour Dunja, c'est un motif très délicat et plus rapide, où la harpe dialogue avec les enchevêtrements d'instruments à vent et de cordes.
La musica negli occhi, un documentaire en cassette video (4), présente une scène non conservée au montage final: elle consiste en un combat entre deux hommes portant des masques et des costumes traditionnels de guerre, dans une ambiance de montagne orientale. Mais la musique qui l'illustre n'a pas été conçue pour cela. En effet, à l'origine, elle l'a été pour The Bible de J. Huston, 1964 (non utilisée pour des raisons de droits, Morricone étant lié à RCA), film pour lequel il avait composé et enregistré 3 morceaux (publiés sur disques de sonorisation plus tard). Le morceau La creazione, initialement écrit pour la création du monde et qui fonctionne parfaitement sur les images du début de The Bible, a été utilisé dans sa partie centrale. Curieusement, elle fonctionne avec ces images étranges de Pasolini.

Salò, o le 120 giornate di Sodoma
Son dernier film est extrême dans les visions de cruauté et d'une certaine pornographie. Pasolini a le tact de ne pas proposer à Ennio Morricone de voir le film, sachant ses convictions chrétiennes. Il évoque avec lui le propos du film et Ennio Morricone accepte néanmoins de participer en écrivant une pièce de piano solo de 4 minutes. Ensuite, après l'assassinat de Pasolini, Ennio Morricone a intitulé cette pièce: Addio a Pasolini.

Pasolini, un delitto italiano
Marco-Tullio Giordana qui avait travaillé une fois avec le compositeur pour La neve sul fuoco, un épisode de La domenica specialmente (1991) a fait naturellement appel à lui pour ce film-enquête. La musique y est sombre bien sûr, mais surtout finement orchestrée, avec plus de moyens que pour les Pasolini. L'orchestre utilisé habituellement par Morricone, le Roma Sinfonietta, fait merveille.
A noter qu'un morceau, composé mais non utilisé pour I promessi sposi (TV, 1989) est repris et intitulé Requiem. Il sert de base thématique à plusieurs autres morceaux du film.
Deux autres thèmes principaux se détachent: une élégie à l'alto sur fond de cordes, poignante et sombre, qu'on suppose "dédiée" à la mémoire de Pasolini; et un morceau délicat et lent à la clarinette et aux cordes.

*
Autres oeuvres et pièces de concert:
Ces pièces prouvent l'attachement artistique à Pasolini qui ne peut pas se réduire aux travaux pour les films.
Orgia (1968): Pièce de théatre écrite et mise en scène par Pasolini dont la première représentation a eu lieu le 11 décembre 1968 à Torino. Laura Betti, Luigi Mezzanotte, Nelide Giammarco en étaient les principaux acteurs, les décors de Mario Ceroli, et la musique de Morricone.
Sujet: Dans la petite bourgeoisie italienne des années soixante, un homme tue sa femme et ses deux enfants et se suicide. Les deux époux revivent dans leur mort les souffrances. Il tente de pénétrer le mystère de la vie, de comprendre son désir avili par le sado-masochisme. Un désir pas seulement négation de l'autre mais la disparition de soi-même. Pasolini critique ici un ordre social qui standardise les individus avec leur consentement résigné. Selon Pasolini, la marchandisation des corps est une métaphore du système consumériste, le scandale est la transgression de la règle.
Un thème très sombre et morbide, comme pour Salò plus tard. La musique est inconnue car non publiée et n'a même jamais été citée dans l'oeuvre du compositeur. Il s'agirait de solos de trompette, joués par Tonino Marianini.
Caput Coctu show I - II - III (1969): per 8 instrumenti e un baritono. Sur un texte de Pasolini écrit en 1966, cette pièce n'a été jouée pour la première fois qu'en 1987, et n'a pas été gravée sur disque. Le texte, traduit en français, figure au dos du 33T de 1983 Les musiques des films de Pasolini (voir notes).
Meditazione orale (1970): c'est une poésie de Pasolini, dite par lui, sur une musique de Morricone à qui RCA avait demandé une participation au centenaire de la ville de Rome. Cette musique est, disons, "contemporaine", avec tout ce que cela implique comme difficulté d'écoute, ces années étant très radicales musicalement... Il s'agit en fait d'une reprise sur 5'15 du début et de la fin d'une autre œuvre: Requiem per un destino (1966), ballet sur la musique remaniée de Un uomo a metà, film de 1965.
Vi scrivo da un carcere in Grecia (1974): fait partie du projet Non devi dimenticare (5). La musique de Morricone se place sur la poésie de Alessandro Panagulis, qui évoque les prisons grecques à l'époque du régime des Colonels. Pasolini y récite 2 textes sur un ensemble de 15: La tinta et Tempo di collera (II).
Tre scioperi I - II - III (1975): per una classa di 36 bambini (voci bianche) e un maestro (Grancassa). Cette pièce de 10 mn est basée sur 3 poésies de Pasolini. Elle a été jouée pour la 1e fois en 1989 à l'Università degli studi, Roma, et enregistrée sur un CD de musique contemporaine (6)

Il n'y a pas d'autre exemple similaire avec un autre réalisateur. Toutes ses autres musiques "contemporaines" hors films étant de sa propre initiative ou reliés à des événements musicaux sans impliquer directement tel metteur en scène. Sûrement parce que Pasolini ne se réduisait pas au cinéma...

**

Ses musiques pour Pasolini se démarquent beaucoup du reste de sa production. Aspiré (inspiré) par la vision originale et mystérieuse de l'auteur, Ennio Morricone s'est mis au service de celle-ci avec une humilité d'artisan, un collaborateur parmi d'autres, ce qui est très étonnant vu les personnalités fortes et très exigeantes des deux artistes. La démarche suit celle de l'auteur: minimaliste, déroutante, poétique, et bien sûr anti-académique, sans style pré-établi. Contrairement aux autres films où son inspiration musicale s'adaptait au propos, là c'est le style du cinéaste qui dicte les choses.
Avec Pasolini, c'est une amitié intellectuelle, faite de reconnaissance pour l'auteur, le poète. On s'aperçoit de ce respect mutuel en lisant ses commentaires d'Ennio Morricone sur la première compilation Pasolini sortie en 1983-1984 (voir annexes). Nul doute que cela aurait continué au-delà de 1975...

***
Notes :
(1) Cette chanson Uccellacci, uccellini est le seul morceau de Pasolini qu'il a adapté pour le concert, parmi les nombreuses réorchestrations de ses musiques de films. Retravaillée en 1998 pour le fameux concert de Rome des 70 ans, elle est cette fois chantée par Angelo Branduardi (qui avait initialement été pressenti par Morricone mais refusé par Pasolini). Inclus dans Cinema concerto a Santa Cecilia (CD Sony classical SK89054, 1999)
(2) Théorème: 33T Barclay 920083 (France, 1969)
(3) "Un occidental qui va en Inde a tout, mais ne donne rien. L'inde au contraire, n'a rien mais en fait donne tout."
(4) Video cassette VHS Virgin music video VVD 611 (1990). C'est une présentation des musiques du Maestro avec des extraits de films (Outrages, Cinema Paradiso, Le désert des Tartares, Attache-moi!, des films de S. Leone, Le conte des 1001 nuits, entre autres, et des enregistrements par le compositeur.
(5) Vi scrivo da un carcere in Grecia: 33T RCA PL 31328 (Italie, 1979). Outre Panagulis, les autres récitants sont Adriana Asti et le grand et très engagé Gian-Maria Volonté.
(6) Percorsi, CD New age new sounds (Italie, 1996)

Discographie récente :
Pasolini, un delitto italiano: CAM COS 700-026 (Italie, 1995)
Il fiore di mille e una notte: un CD rassemble l'intégralité de cette musique GDM CD Club 7020 (Italie, 2003)
Compilation Pasolini-Morricone: Après le 33 T et le CD RCA de 1996, un nouveau CD sorti fin 2004 (GDM Edel 2046), est disponible actuellement, avec des suppléments, surtout sur Le streghe.

Video (DVD français disponibles) :
Des oiseaux petits et gros: in "Pasolini, Les années 60" (coffret collector 3 DVD Carlotta)
Théorème: DVD Collection ciné-club
Le décameron: DVD Carlotta
Les contes de Canterbury: idem
Le conte des milles et une nuits: idem.
Ces 3 films sont aussi réunis sous le titre général: "La trilogie de la vie" (coffret collector 3 DVD Carlotta)
Salo, ou les 120 jours de Sodome: DVD collector

Annexes :
Texte de Morricone sur Pasolini et texte de Pasolini sur la musique de film (sur 33T déjà cité)