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Patrick Ehresmann

Le Western à l'Italienne

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Cependant, c'est avec leur troisième collaboration, Il buono il brutto il cattivo (le bon, la brute, le truand, 1966) que le style western définitif de Morricone se mit en place. Cette partition peut être considérée comme l'aboutissement du développement musical initié deux ans plus tôt avec Per un pugno di dollari. Elle est peut être même le chef-d'œuvre absolu de Morricone, de par sa richesse et sa complexité.

Sergio Leone était désormais un réalisateur respecté à qui l'on donnait les moyens de ses ambitions. Doté d'un budget conséquent, il entreprit une saga épique, sur fond de guerre de sécession, avec de larges décors et des centaines de figurants. Le scénario fut co-écrit avec les fameux Age et Scarpelli, auteurs du film de Mario Monicelli La grande guerre. L'idée de base était la même dans les deux films : insérer la petite histoire dans la grande, mettre en scène des situations burlesques dans un contexte dramatique. En ce sens, Il buono il brutto il cattivo fut très certainement le film le plus Italien de toute l'œuvre de Leone. On y retrouve le typique mélange d'ironie, de fourberie et de désillusion des personnages picaresques.

Pour ce vaste projet, Leone demanda à Morricone une contribution plus importante. Il voulait une partition complexe tenant à la fois de l'humour, du lyrisme, de la tragédie et du baroque. Difficile d'être plus contradictoire ! Et pourtant, Morricone réussit avec brio, composant une partition réunissant toutes ces caractéristiques à la fois, et bien plus encore, allant au delà des espérances du réalisateur.
Morricone savait qu'il s'agissait du sujet le plus ambitieux auquel il avait à faire face, l'examen de passage pour être admis dans la cour des grands compositeurs de musique de film. Pressenti quelque temps auparavant pour composer la musique du film grandiose La Bible de John Huston, il avait été malheureusement écarté pour de sombres désaccords de droits entre la RCA et la production du film. Alors cette fois, Morricone ne voulait pas rater sa chance. Il écrivit presque deux heures et demi de musique, avec de somptueux thèmes principaux et une multitude de thèmes secondaires.

Le thème principal reprit la logique adoptée précédemment, à savoir une courte cellule musicale interprétée à la flûte pour le personnage de Clint Eastwood, ici identifié comme " le bon ". Cependant, les deux autres personnages du titre avait autant d'importance, si ce n'est plus puisque Leone ne cachait pas son affection pour le personnage de Tuco interprété par Eli Wallach, certainement le plus picaresque de toute son œuvre. Leone expliqua à Morricone que ces trois personnages n'en faisait en réalité qu'un. Le bon ne l'était à vrai dire pas plus que les deux autres. Tous trois étaient motivés par un même but, mettre la main sur les dollars, et tous les moyens leur étaient bons pour y parvenir. Il s'agissait de trois facettes d'un même personnage tour à tour bon, brute ou truand selon les circonstances. Ainsi, Morricone décida de reprendre pour les trois personnages le même motif musical, cette fois limité à deux notes - la-ré-la-ré-laaaa - mais en lui donnant un timbre différent pour chacun d'eux.
Le bon conserva naturellement sa flûte à bec. Pour le personnage de la brute interprété par Lee Van Cleef, dont le costume noir révélait les sombres desseins, Morricone choisit un instrument au registre grave, l'arghilofono. C'est la version basse de l'ocarina, un instrument à vent en terre cuite de la région des Abruzzes. Une fois de plus, le compositeur introduisit un instrument folklorique n'ayant a priori rien à voir avec la tradition du western et qui pourtant fonctionna très bien dans le contexte de l'univers Leonien. Quant à Tuco le truand, son caractère picaresque, quasi animal, il fut souligné par des voix humaines imitant le cri du coyote.

Le motif musical était en fait une demi-phrase, une question posée dont la réponse vint sous la forme d'une autre demi-phrase, fa-sol-ré. Pour l'une d'entre elles, Leone insista pour que l'on remette le son sifflé qu'il aimait tant. Ce fut la réponse à l'arghilofono pour le motif de la brute.
Morricone quant à lui préféra privilégier les effets de voix et il les utilisa pour les demi-phrases associées au bon et au truand. Dans le cas du truand, la première demi-phrase fut interprétée par Gianna Spagnulo et Enzo Gioieni, appelés par Morricone les " voix étonnées ", car ce passage était souvent entendu lorsque le personnage de Tuco avait une mauvaise surprise. La réponse ou seconde demi-phrase fut donnée par la voix de fausset de Franco Cosacchi, doublée par l'harmonica de Franco de Gemini.


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